23 décembre 2013

0 Commentaire

Un Bilan pour 2013

2013 est bientôt finie, encore quelques jours et nous changerons d’année, c’est peut-être l’heure de faire un bilan.

D’un point de vue professionnel, il y aurait tant de choses à dire…
Cette année j’ai été syndiqué pour la première fois, et pour ne pas faire les choses à moitié j’ai pu exercer dans le bureau local du syndicat et ainsi suivre ce qu’il se passait dans les taules de la Direction Interrégionale. Locaux dans lesquels j’ai inlassablement entendu les mauvaises nouvelles s’accumuler : toujours plus de détenus difficiles, toujours plus d’agressions et toujours moins de surveillant et de moyens.

Cette année j’ai aussi pu voir à l’œuvre le Contrôleur Général des Lieux Privatifs de Liberté, j’en ferai peut-être un article un de ces jours. Cela dit, je peux déjà vous avouer que ce ne fut pas la plus agréable des semaines.

L’année écoulée devait aussi être celle de la réforme statutaire, je vous laisserai juger de la réussite de cette réforme lorsque les décrets d’applications seront publiés. En réalité, c’est une autre réforme nous a tous touchés, celle sur la refiscalisation des heures supplémentaires. Notre statut nous oblige à répondre présent quoi qu’il arrive, quel que soit notre degré de fatigue, et notre administration nous inonde d’heures supplémentaires, aujourd’hui fiscalement imposables. Le manque d’effectif est tellement important qu’aucun d’entre nous ne peut imaginer ne plus les faire, ces heures supplémentaires. Pour résumer : nous perdons nos temps de repos pour perdre ensuite notre pouvoir d’achat.

Finalement, cette année, je suis resté surveillant en détention, dans le même établissement. Pas de mutation, pas de concours ni de changement de poste. Je crois que l’on peut résumer cette année 2013 par ceci : malgré son grand programme de communication, l’Administration ne change pas.

Ce bilan ne serait pas complet sans un petit passage sur ma vie personnelle, qui fut assez agitée. Je ne vous dévoilerai tout, et vous comprendrez pourquoi.
Je vais simplement vous dire que cette année fut celle de la concrétisation du projet littéraire de mon ami Benjamin Teissier, qui romance dans son livre « Marek » pas mal de ce que nous avons vécu sur les longues coursives des Baumettes.

Voilà mon bilan pour cette année 2013. Il reste quelques jours pour peut-être voir apparaître un happy end, ou pour vous permettre de réaliser votre propre bilan et de le poster sur ce blog (où vous pouvez aussi rédiger un article sur le sujet de votre choix).
En attendant, je vous souhaite à toutes et à tous de bonnes fêtes de fin d’année en famille, entre amis et entre collègues!

Stéphane B.

20 décembre 2013

1 Commentaire

Super SurveSayian

Depuis le dernier article, je n’ai évidemment pas reçu la miraculeuse nouvelle, alors, à défaut de mutation j’ai pensé à la fusion. Selon la légende débézèdienne, je ne pourrai en revenir,  ce sera immédiat et définitif, mais fi de tout ça, je prends le risque.

Attention… Fuuuuuuuuuuuuuuuuusion !

C’est étrange, ça semble avoir marché dès le premier essai. J’ai la sensation de pouvoir continuer à écrire sur mon vécu et de pouvoir le faire avec la plume d’un surveillant fictif, personnage éponyme d’un roman récent. Je repense à mon anecdote du moment et une flopée d’axes d’écriture me chatouillent les neurones. Bon, on va tester ce nouveau pouvoir : ce qu’il y a de plus dur en prison, ce sont les murs ! Merde, ça marche. Allez, encore une pour être sûr : La Vie En Bleu Productions présente « La vérité surveillant 4″, les plus belles négociations de la coursive enfin mises à l’écran. Avec Mitard Anconina, Gamelle Maleh, Barreau Solo, Naussées Garcia, sans oublier le génial Gilbert Melcasque !

C’est ça, ça a marché. Mi-moi mi-lui, je suis devenu Stépharek ! Surveillant Stépharek. Ce costume m’est seyant, je dirais même saiyan, super saiyan !
Mon histoire, vite.

Super SurveSayian niveau 1

Je sors de quelques lectures de romans d’auteurs contemporains dont le style pourrait être assimilé à un nouveau courant littéraire que l’on nommerait le prétentionnisme. Tendance artistique résidant en l’impossibilité d‘écrive un livre qui ne tourne pas autour de sa personne.
Je crains d’en être encore un peu imprégné et m’excuse à l’avance pour les relents d’égocentrisme qui pourraient suivre. Je devais romancer mon anecdote, soucieux d’éviter le journalisme d’investigation et le récit sensationnaliste de bas étage. Mon histoire devait commencer par la description d’une scène de l’intimité assez commune où je me retrouvais sur un canapé, le mien tant qu’à faire, discutant avec une connaissance. Mais encore un peu contaminé par ce Beigbedélire narcissique qui finalement Nothombe plutôt bien, je vais rectifier. Voilà : tout commence un jeudi soir, quoique c’est plutôt moche un jeudi soir, entre les feuilletons policiers, les soirées étudiantes et les matches des équipes françaises en Europa League, toute la nation en prend pour son grade en matière de connerie. Disons que c’était un lundi, c’est chaleureux un lundi, un lundi pluvieux, que le prochain. Ou bien un vendredi soir, c’est excitant un vendredi. Voilà : tout commence un lundredi soir où je me retrouvais ancré en cette couche secondaire exposée dans mon salon tout près de ce rêve féminin qu’est ma compagne. Pour vous la décrire rapidement, elle est la plus pure expression de l’alchimie entre la femme d’esprit et l’irrésistible beauté plastiique. une sorte de Scarlett de Beauvoir.

Super SurveSayian niveau 2

Scarlett me dit alors :
« Bon, assez parlé de l’influence des auteurs naturalistes russes sur la littérature du XIXe siècle ! Comment fut ta journée ? »
Au fond, je voulais bien lui avouer qu’elle était comme celle d’hier et certainement comme celle de demain : faites d’instants que je me félicite de rendre les moins pénibles possibles avant de la retrouver, mais la senteur fleur bleue aurait dénaturé les effluves de sueur que je m’apprêtais à lui délivrer. Je sentais bien qu’elle espérait que je l’emmène galoper hors des sentiers battus. Ne pouvant laisser Scarlett au haras, mon aventure du jour devenait une aubaine. Je vous l’assure. Que je sois damné si jument. Je choisis pour ce faire de lui appeler l’ascenseur émotionnel.

Super SurveSayian niveau 3

Je lui répondit que ma journée fut assez commune à mes yeux.
[Ting ting ting. Premier sous-sol.]
Puis je rajoutais :
« J’ai dû m’équiper en tenue Maintien de l’Ordre plusieurs fois pour un Détenu Particulièrement Signalé reconnu dangereux. Mais tu sais, enfiler cette carapace règlementaire n’a rien de folichon. Par contre, l’adrénaline au moment d’ouvrir une porte qui peut cacher à peu près n’importe quoi, ça c’est intéressant.
- J’imagine oui. Tu as déjà eu des complications ?
- Disons que je m’en suis toujours bien sorti. Je n’ai jamais glissé chef, ni sur de l’huile ni sur des excréments, je n’ai jamais été blessé non plus, pourtant j’ai pris des coups et j’ai reçu pas mal de vaisselle. Dans toute ma carrière, j’ai dû encaisser l’équivalent d’un magasin Guy Degrenne. »
Elle rit aux éclats et me demande à travers les rais lumineux s’échappant de l’ampoule rieuse qui dessinaient une cage dorée semblant emprisonner cet ange venu asseoir ses ailes d’un élan de liberté… pardonnez-moi, je me suis également intéressé aux lectures des français et je me suis tapé le dernier futur best-seller. Ils s’y mettent vraiment à plusieurs pour écrire ces trucs ? Bref, j’ai lu un livre de Marc Lévy.
Donc, elle ria aux éclats et me rétorqua :
« Et aujourd’hui alors, tes interventions ?
- Tout c’est bien passé, la vue de la répression l’a calmé à chaque fois.
- Ah, bon bah tant mieux.
[Ting ting ting. Troisième sous-sol.]
- Par contre, plus tard, vers les 18h, j’ai appris par le chef de poste qu’un autre détenu devait sortir d’une Hospitalisation d’Office et que j’irai le chercher après mon service.
[Ting ting ting. Rez-de-chaussée.]
- Ah oui, raconte-moi alors !!
- On est parti directement après le service pour arriver devant l’Unité pour Malades Difficiles une heure après. Bizarrement, le détenu était calme, ravi de retrouver le petit confort de sa cellule. Il en devenait drôle même. Au moment de partir un spécialiste lui a dit qu’il ne voulait plus qu’il remette les pieds ici, cet allumé lui as répondu : « Je mets les
pieds où j’veux Little John, et c’est souvent dans la gueule ! ». C’est débile, je le conçois, mais j‘en ai versé une larme de rire. C’est de l’ultra réchauffé mais on a besoin de décompresser dans ces moments-là et ce comique de situation m’a éclaté.
- J’aurais aimé voir la tête du spécialiste !
- En fait, il n’a rien compris et a pris ça pour une vraie insulte. »

Super SurveSayian niveau 4

Je marquais une pause et prenais un air solennel pour instaurer une montée en intensité. Je lui devais bien ça, elle qui me retourne le palpitant d’un sourire. Elle rompit le silence et m’indiqua que le moment était venu de continuer :
« Comment c’est passé le retour à la maison centrale ? »
Elle est pratique cette compagne, toutes ces interventions vont dans le sens de mon récit.
Je repris mon discours, me sentant un peu dans la peau du papy gâteux qui surjoue :
« Quand on est monté dans le fourgon, l’Équipe Régionale d’Intervention et de Sécurité était déjà sur le parking.
[Ting ting ting. Deuxième étage.]
Deux véhicules nous ont escortés, le genre d’escorte plutôt dissuasive. Les ERIS sont piquants, mieux vaut ne pas s’approcher de trop. Le retour fut rapide, une demi-heure, soit un demi-trajet aller. J’ai fait les comptes à l’arrivée : on a été flashés trois fois et klaxonnés dix fois plus, on a frôlé deux accidents sérieux, grillé je ne sais combien de priorité et
affolé à peu près toutes les voitures qu‘on a croisées. Je me suis cru dans GTA.
[Ting tingting. Quatrième étage.]
- Ah oui quand même ! Et l’arrivée ?
- Arrivés devant la porte d’entrée principale, les deux fourgon d’escorte se sont vidés d’une indescriptible rapidité, façon véhicultateurs précoces.
Huit hommes cagoulés munis de fusils d’assaut ont entouré notre fourgon avant que la grande porte ne s’ouvre.
[Ting ting ting. Septième étage.]
- Et après ?
- Et après ? On a ramené le détenu en cellule et voilà. Après rien.
[Défénestration du septième étage ?]

Après ? Si, après, je suis rentré chez moi, tu n’étais pas là car tu es la partie fictionnelle de ce récit. Alors j’ai pensé à écrire les grandes
lignes de cette anecdote et les envoyer à un ami qui les retravaillerait pour en faire un premier article en binôme. On verra si la fusion a pris sur le papier.

Et puisqu’on est deux, on ne va pas se priver d’une double chute :

Cette histoire est à l’image de ce que se doit d’être le quotidien du surveillant pénitentiaire, elle est à la fois authentique et onirique. Elle est vraie mais enrobée de fioritures, ornements garants de notre santé mentale.

Ce n’est pas parce que dans l’appellation surveillant pénitence y erre qu’il faut négliger son bon plaisir. Cet âme d’enfant nous fait tellement de bien lorsque l’on enlève ce costume uniforme.

Stéphane B. et Benjamin T.

25 novembre 2013

0 Commentaire

La chasse est ouverte

La chasse est ouverte ! La chasse est ouverte !! Euh non, la CAP est ouverte ! La CAP est ouverte !!

Voilà un moment important pour de nombreux surveillants : l’ouverture de la CAP, la Commission Administrative Paritaire. La CAP est une réunion entre les têtes pensantes de notre administration et les délégués syndicaux permettant de décider de qui doit être muté, ou non.

C’est fou le nombre d’agents qui attendent une mutation. Les surveillants, comme les vaches, pensent que l’herbe est toujours plus verte ailleurs.

Même si je crois que la raison est différente, j’attends moi aussi de faire mes cartons.

 

La routine, comme nous le savons tous, est d’une dangerosité extrême. Faire les choses par habitude c’est les mal faire ! Et que dire de cette impression désagréable de couler avec l’établissement ? D’être chaque jour un peu plus aspiré, englué dans cette taule ? Rappelez vous du film « Pirates des Caraïbes », de ces hommes qui ne faisaient plus qu’un avec le hollandais volant, et bien aujourd’hui, j’ai l’impression d’être l’un d’entre eux, sauf que mon Hollandais volant ne bouge pas.

Un exemple ? J’étais hier tranquillement adossé à la porte de mon bureau et j’avais devant moi deux détenus, ils parlaient de racket et le premier expliquait au second comment il allait s’y prendre ! J’étais devenu transparent, ils avaient tellement l’habitude de me voir qu’ils ne faisaient même plus attention à moi !

 

La prison finit par vous coller à la peau, vous sentez la prison, vous portez la prison, vous devenez la prison. Alors vous commencez à penser qu’ailleurs c’est différent, qu’ailleurs cette impression disparaitra et comme beaucoup vous entamez cette fuite en avant. De plus, il faut savoir que bon nombre de mes collègues sont seul(e)s : célibataires, séparé(e)s ou divorcé(e)s. Peu de couples résistent aux horaires décalés, à la pression du travail ou encore à l’absence de week-end. Comment accepter que celui ou celle que vous aimez soit aussi souvent absent de la maison ? Comment accepter de se priver de week-end à deux ou en famille ? Comment accepter de dormir dans ce lit froid une nuit sur cinq sans personne à vos cotés ? Comment accepter que les vacances d’été arrivent fin septembre ?

Soyez réalistes, vous n’accepteriez pas de vivre tout ça, même pour quelqu’un que vous chérissez. Ce manque d’attache, de liens avec l’extérieur, est une impression désagréable qui vous conduit toujours à demander une mutation, espérant y trouver un nouveau départ, avec pourtant le sentiment que ce ne sera qu’un recommencement, car vos horaires seront toujours les mêmes, vos divers problèmes et vos tensions de fin de journée aussi. Et même si le cadre va changer, votre condition restera la même car ce ne sont pas les murs qui vous engluent, c’est ce métier, cet uniforme. Ce sont eux qui vous changent et vous donnent cette impression désagréable d’être transparent, de ne plus être vous-même mais juste un surveillant, un numéro…

C’est peut-être pour ça que je porte un tee-shirt noir sous mon polo, pour ne pas qu’il déteigne trop sur ma peau et pour ne pas me retrouver avec cet écusson tricolore tatoué sur l’épaule.

Stephane B.

19 novembre 2013

0 Commentaire

Règlement de Compte

Note aux lecteurs, aux collègues, aux amis :

J’ai écris cet article il y a quelques temps déjà, alors même que Benjamin Teissier achevait son roman « Marek » (dont je vous recommande la lecture. Un coup d’œil par ici : https://www.facebook.com/BenjaminTeissier2013). Je décidais alors de m’essayer à l’écriture.
Inutile donc de chercher à mettre des noms sur les personnages qui vont suivre. Cette histoire date de plusieurs mois et est basée sur plusieurs événements.

Ce matin, après avoir bu mon café près du distributeur, pris mes clefs au PCI, blagué avec les collègues, répondu à l’appel de mon nom par le gradé, je prends connaissance des consignes pour la journée. Dans ces moments-là, on espère  tous qu’il n’y aura pas de consigne, qu’il n’y aura aucune nouveauté, car la routine est une bonne chose en détention. Mais aujourd’hui le chef s’adresse directement à moi pour m’annoncer ce que j’ai déjà entendu à la radio au premier journal de la journée : « Il y a eu un règlement de compte cette nuit à Marseille, c’est le cousin du détenu X ! »
Ce détenu X, je l’ai à l’étage pour la matinée.
On a tout un protocole pour un détenu dans sa situation : prévention du suicide, entretien avec des officiers, des CPIP, des psychologues… Je sais que ma matinée risque d’être agitée en montant à l’étage.

7H : contrôle d’effectif. Le détenu X est levé, habillé et prêt pour se rendre à l’atelier. Il boit son café et me salue de la main, sans un mot. Son voisin est plus loquace, il m’informe tout de suite d’un décès dans la famille du détenu X. Je comprends qu’il a eu l’information avant moi, comme souvent en détention.

7H30 : départ pour les ateliers, il faut annoncer au détenu X qu’il ne peut pas s’y rendre car l’Administration a d’autres projets pour lui aujourd’hui. Le détenu X ne comprend pas et me répond qu’il est capable de gérer ça tout seul, qu’il veut simplement aller bosser.

8H30 : premier entretien avec l’officier et la CPIP. Il paraît que le détenu n’était pas bavard, qu’il s’impatientait dans le bureau.

9H : le surveillant de l’UCSA m’appelle par talkie-walkie, le détenu X est convoqué. Mais il ne s’y rendra pas, il refuse d’y aller.

9H30 : après de nombreux appels, j’ai enfin pu accéder à la principale requête du détenu X. Je le conduis aux ateliers. En chemin il se confie à moi en me demandant de tout garder pour moi, je ne devrai pas faire d’observations sur CEL ni en parler à un officier car il craint que l’interprétation par la direction de l’interprétation par l’officier de mon compte-rendu sur ses propos lui soit défavorable. Il m’annonce qu’il n’est pas choqué mais simplement déçu et que tout ceci n’est pas facile à gérer, surtout enfermé. D’après lui, le règlement de compte est un risque du métier, un risque qu’il faut accepter quand on est dans ce milieu. Des frissons me parcourent alors le corps, comment peut on être aussi posé face à la mort d’un proche ? Comment l’accepter aussi rapidement? En parler aussi froidement, sans émotions ?

Le règlement de compte précédent, je m’en souviens encore, je l’avais appris au milieu de la nuit alors que j’étais en poste au mirador. Les détenus se l’annonçaient en le criant par les fenêtres ! En les écoutant, je savais tout : qui était mort, avec qui il travaillait, pourquoi on l’avait assassiné, à quel endroit, comment il avait été tué, les biens qu’il laissait à sa famille, et encore plus incroyable : qui l’avait tué !! Je pouvais résoudre une enquête de police en un petit quart d’heure à la fenêtre d’un mirador !!
Cette nuit-là, j’avais également entendu un détenu crier sa détresse. Non pas parce qu’il connaissait la victime mais simplement parce qu’il venait du même quartier, qu’il avait fréquenté la même bande et qu’il craignait désormais pour sa vie. Il avait été rassuré par un autre détenu qui lui avait gentiment hurlé : « Non, il n’y a pas de contrat sur ta tête, mais si tu ne me laisses pas dormir maintenant, ça va venir ! »

En prison, on croise aussi des détenus qui ne sont plus du tout pressés de quitter leur cellule, sachant ce qui les attend dehors. Un permissionnaire de retour en détention m’avait dit un jour : « C’est fou surveillant, je suis rentré dans mon quartier et des mecs que j’ai connu minots me lançaient des éclairs du regard. On aurait dit qu’ils voulaient me tuer alors que moi je ne demandais rien, je ne faisais que passer. On aurait dit qu’ils voulaient me tuer pour pas que je reprenne la place que j’avais avant. »

Voilà la vie des bandits, pour qui la vie d’un homme ne vaut pas grand chose. Seul l’argent compte. Ils tuent avant d’être tués, ils ont appris à vivre avec cette idée.

Un règlement de compte aurait de quoi vous choquer, mais en prison, ou plus généralement dans « le milieu », ça n’étonne plus personne.

Stéphane B.

13 novembre 2013

0 Commentaire

Fatigués

Aujourd’hui je tiens à vous parler d’une catégorie de détenus – que tout surveillant connaît – à qui on donne des noms plus ou moins imagés. On les appelle les fatigués, les cachetonnés, les toxicos ou encore les drogués (si la plupart de ces surnoms émanent du reste de la population pénale, les autres ne peuvent être mentionnés ici !)

Dans un petit établissement, on les reconnaît facilement et on s’habitue rapidement à leurs allées et venues à l’UCSA (infirmerie). On sait très bien pourquoi ils doivent s’y rendre quotidiennement. Dans une plus grande structure ou sur une autre coursive, on apprend à reconnaître ce gros ventre, gonflé par les psychotropes.

Certains d’entre eux étaient des toxicomanes avant de rentrer en prison, ils se shootaient plusieurs fois par jour et ont désormais besoin de Métadone ou de Subutex pour tenir. D’autres ont commencé ici, en cellule, dans nos murs. Ceux-là ont fait le chemin inverse et ont commencé avec ces traitements dits de substitution.

Les anciens me racontent encore certains soirs comment on sevrait les détenus avant la mise en place de ces traitements. Apparemment, ce n’était pas facile les premiers jours, mais je me demande si la mise à disposition de drogues pour les toxicomanes va les aider dans leurs réinsertion.

De mon côté, je me souviens des détenus qui remontaient du Service Medico-Psychologique Régional en rampant, incapables de tenir debout après la prise de leurs traitements de substitution quotidiens.

Le plus triste c’est que ce genre de traitement fait (logiquement ?) l’objet d’un véritable trafic entre les détenus. Dernièrement, j’en ai été le témoin. J’avais remarqué qu’à chaque fois que le détenu A se rendait à l’infirmerie pour son traitement, il était attendu par un autre détenu, appelons-le B (comme par hasard). J’avais donc déjà quelques suspicions et j’ai attendu le retour de A pour assister à un échange de pilules. J’ai évidemment avisé le service médical et la hiérarchie de tout cela.

L’infirmerie a convoqué A dans la foulée afin de lui redonner son traitement, traitement qu’il a certainement remis aussitôt au détenu B, un peu plus discrètement cette fois-ci.

J’ai parfois plus l’impression de travailler dans une Unité pour Malades Difficiles que dans une prison.

Stéphane B.

11 novembre 2013

1 Commentaire

Des tenues

Aujourd’hui c’est ma reprise, après quinze jours de vacances. Plus que quelques minutes et je partirai pour la prison. J’enfile machinalement mon uniforme en me rendant à l’évidence, ces quelques jours de repos n’auront pas suffit à me faire oublier le travail.

Il a des pouvoirs cet uniforme. Avec lui, nous nous fondons dans le décor carcéral où les détenus ne nous remarquent même plus. Avec lui, dans la rue, nous sommes craints des gens qui nous évitent en se demandant ce que nous faisons là. Avec lui, nous sommes des surveillants pénitentiaires.

Il est étrange cet uniforme. Il est constitué d’un polo déteint, d’un pantalon mal taillé, de chaussures inconfortables, d’un pull qui gratte et d’une polaire qui bouloche. Tous ces éléments portent la même étiquette RIEP. Ne chercher pas de vêtements de cette marque dans vos magasins préférés, vous n’en trouverez pas ! RIEP c’est la Régie Industrielle des Établissements Pénitentiaires. Cette régie, qui donne un emploi à de nombreux détenus, est celle qui fournit les uniformes à l’administration pénitentiaire. Ce sont donc les détenus qui fabriquent nos chaussures, qui cousent nos pantalons et brodent nos polos. Ce qui explique pourquoi nos pantalons ont parfois la même taille que l’étiquette soit 36 ou 46, pourquoi nous avons des trous dans nos poches, pourquoi nos chaussures portent encore des traces de colle et pourquoi la broderie « Administration Pénitentiaire » n’est pas toujours droite.

Je me souviens quand j’ai commencé, à l’ENAP, on nous donnait un paquetage avec nos uniformes et il m’avait fallut attendre presque deux ans pour obtenir à nouveau de quoi me vêtir en bleu. Les pantalons avaient souffert (on pouvait voir qu’ils ne tarderaient pas à craquer) et les chaussures m’avaient abandonné depuis longtemps, j’avais été obligé d’en racheter.

Aujourd’hui, mes armoires sont pleines d’uniformes neufs, mais aussi des anciens dont je ne sais plus que faire, je ne peux quand même pas les jeter comme ça à la poubelle ! N’y voyez pas un quelconque remord, bien que je porte cette uniforme près de trois cent jours par an je n’aurais pas de scrupule à jeter mes anciens polos si je savais où les mettre. Poubelle jaune ou poubelle d’ordures ? Aucune des deux, ils doivent être détruits et je dois m’assurer que personne ne les réutilisera.

À savoir également qu’en cas de perte d’effets d’uniforme, il me faudrait le signaler à mon administration !

Enfin, venons-en au plus important, à la finalité de cet article.

Je pense que ce blog est majoritairement lu par des surveillants qui connaissent déjà tout ça mais ils ne sont pas les seuls lecteurs, il y a aussi ma femme, et cet article lui est destiné.

Chérie, je crois qu’après avoir exposé toutes ces raisons, tu comprendras que je ne voudrai pas me déguiser pour la soirée de la Saint-Sylvestre !

Stéphane B.

11 novembre 2013

0 Commentaire

La réouverture

« Je ne sais pas, mais j’ai pris goût à l’écriture. » 

Et j’ai eu tout loisir de découvrir que certains d’entre vous aussi.

Le temps et les projets personnels ont passé mais n’ont en rien altéré ce besoin de partage qui a su nous lier. Mon intime souhait est qu’il perdure, voilà pourquoi j’ai le plaisir de vous céder le clavier.

« Agent d’étage » devient notre projet artistique. Sa réouverture ne pouvait se faire sans que je l’en déleste de son contenu car ce cyberjournal doit évoluer, avec vous, grâce à vous. Il se mue dès cet instant un blog participatif et ses prochains articles seront les vôtres.

Comme je l’étais (et le suis toujours), vous êtes tenus au devoir de réserve, de ce fait, pour être publié, votre article devra répondre aux exigences suivantes :

- ne pas faire part d’un souci structurel relatif à la sécurité

- ne pas mentionner de nom

- ne pas porter de jugement de valeur radical

- ne pas s’étaler sur le relationnel avec la hiérarchie

- ne pas répondre à des fins publicitaires ou syndicalistes

- ne pas tuer Maître Capello une deuxième fois à chaque ligne

Il vous suffira ensuite de l’envoyer à marek.ade@outlook.com en le signant de votre prénom ou d’un pseudo.

À vos symphonies tactiles.

« Écrire, c’est sculpter sa pensée à la plume de la volupté. »

Marek.

Voyance martine |
Leblogdadrienetmoi |
Nanoumakus |
Unblog.fr | Créer un blog | Annuaire | Signaler un abus | ZINZZOIL
| Coup2geuleenchaine
| Gorostizu